En 1990, soit il y a plus d’une vingtaine d’années déjà, Alain Pilon, sociologue québécois, écrivait, dans la revue Nouvelles pratiques sociales, l’article intitulé « La vieillesse : un reflet d’une construction sociale du monde ». Quelques années auparavant, en France, Pierre Bourdieu mentionnait que « la vieillesse est tout comme l’âge, une réalité biologique, socialement manipulée et manipulable ».
La définition sociale de la vieillesse a bien évoluée avec le temps… Autrefois synonyme d’affaiblissement ou d’incapacité physique à un âge dit « très avancé », freinant la participation aux travaux du village ou de la famille à l’époque pré-industrielle, la vieillesse a pris un tout autre sens dans la société industrielle où elle fait davantage référence à une diminution des capacités professionnelles qui engendre un coût salarial élevé. Concrètement, l’âge de la vieillesse est plutôt déterminé par le rapport au travail et surtout l’écart entre la productivité et le salarié. (Pilon, 1990, p.148) Ainsi, plus on est vieux, moins on est rentable! Une pensée âgiste encore souvent véhiculée en milieu professionnel. L’évolution des rapports sociaux liés au travail a modifié la notion de vieillesse comme une catégorie improductive et économiquement dépendante (Pilon, 1990, p.142).
Par ailleurs, il faut savoir que dans les sociétés basées sur l’activité agricole et la vie familiale multigénérationnelle, les personnes vieillissantes sont davantage valorisées, notamment grâce à la possession d’une terre ou d’un savoir fondé sur l’expérience (Pilon, 1990, p.143). L’avancée en âge est aussi respectable que celle du vin se bonifiant avec le temps. Au XXe siècle, le contexte industriel a entraîné une dévalorisation de la main-d’œuvre vieillissante. De plus, suite à la crise de l’emploi des années 70 et 80, l’âge associé à la vie active ou en emploi s’est vu modifier, encourageant les travailleurs âgés de 65 ans et plus à prendre leur retraite.
La vieillesse a certes évolué selon les différentes périodes, mais elle est également une notion approximative (Nshimrimana, 2003). Variable d’une époque à l’autre, le terme prend aussi une signification particulière d’une culture à l’autre. Dans les sociétés traditionnelles, comme en Afrique, les anciens ont toujours eu un rôle social important, que ce soit au niveau de l’héritage matériel, du transfert d’expérience, de la sagesse et même qu’on leur associe, une utilité, une notoriété, voire un prestige, et une symbolique quasi spirituelle dans la communauté. Cependant lorsqu’une société connaît des transformations sociales, des conflits ou l’arrivée progressive de la modernité, les impacts sur les aînés peuvent être lourds, d’autant plus si on les dépouille de leurs responsabilités sociales.
Pour bon nombre de peuples, l’âge n’est pas évalué en années, car bien souvent, on ne connaît pas l’année de naissance d’un individu. Par exemple, « dans la culture burundaise (Burundi, pays d’Afrique de l’Est) pré-coloniale, le temps était scandé par les événements marquant la communauté : les personnes âgées se repéraient, non pas par leurs années de vie, mais par leur expérience, leur descendance et par les événements dont elles avaient été témoins. » Toutefois, dans la culture occidentale, la vieillesse est non seulement chiffrée et fortement considérée, mais elle est également devenue un intérêt dont les compagnies biotechnologiques, pharmaceutiques, d’assurances et immobilières se sont rapidement approprié, offrant plutôt l’image d’une négation du vieillissement.
La perspective sociologique de la vieillesse remet les pendules à l’heure quant à notre conception de celle-ci. Elle est loin d’être un concept bien défini et restera subjectif pour tous. Il n’en tient qu’à nous pour concevoir la vieillesse comme une réalité humaine dont les enjeux sont beaucoup moins apocalyptiques que ce qu’on nous laisse entendre. À chacun sa vieillesse…
« […] c’est l’utilité concrète sur le plan social qui confère à un humain sa dignité, et cela n’est pas valable seulement pour les personnes âgées…»
(Nshimrimana, 2003, p.62)
Sources :
Nshimrimana, Léandre. 2003. Vieillesse et culture. Du bon usage des personnes âgées. De Boeck Université / Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, no.31.
Pilon, Alain. 1990. La vieillesse : reflet d’une construction sociale du monde. Nouvelles pratiques sociales, vol. 3, no 2.



