Zoom sur le Dr André Davignon, un homme impliqué dans la lutte contre l’âgisme
Il sort habilement le iPhone glissé dans sa poche de chemise. D’un coup d’index, il montre fièrement la photo de son épouse, avec qui il est marié depuis 10 ans. À son avis, les gens sont toujours surpris de le voir utiliser un appareil électronique. « Vous savez vous servir de ça, monsieur, à votre âge? » lui a-t-on déjà demandé. « J’ai 80 ans », affirme le principal intéressé. « Est-ce que ça veut dire que je suis incapable de me servir d’un tel appareil? »
Le Dr André Davignon ne chôme pas. Ce cardiologue-pédiatre de formation est depuis 2003 à la tête de l’Observatoire vieillissement et société (OVS), un organisme à but non lucratif, qu’il a co-fondé afin de favoriser le bien-vieillir des personnes âgées. Cette initiative, œuvrant à partir du Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, arrive à point. 300 000 personnes sont âgées de 80 ans et plus au Canada, et ce chiffre double tous les trente ans. Le but principal de l’Observatoire est de combattre l’âgisme. L’âgisme, c’est un ensemble d’attitudes négatives et de préjudices envers les aînés et le vieillissement. Souvent irrationnel, l’âgisme peut engendrer la marginalisation et la perte de pouvoir chez les personnes âgées.
Stéréotypées, les personnes âgées?
Le Dr Davignon affirme avoir connu l’âgisme sans s’en apercevoir. « À un certain âge, on veut te mettre de côté. Ça commence de façon assez insidieuse. » Selon lui, quand un jeune se trompe, c’est parce qu’il apprend. Lorsqu’un jeune patron fait une gaffe, c’est la courbe d’apprentissage qui suit son cours, « mais quand une personne senior se trompe, c’est parce qu’elle est complètement dépassée. On ne lui pardonne pas! », explique-t-il. En l’espace de cinq ou six ans, le projet du Dr Davignon est devenu un incontournable dans le domaine de la lutte contre l’âgisme. Malgré cela, il lui est déjà arrivé qu’une infirmière l’aborde doucement alors qu’il se promenait dans les corridors de l’Institut de Gériatrie de Montréal : Monsieur, vous êtes perdu? Vous cherchez votre lit? « Non, non. Je travaille ici! » a-t-il répondu.
À l’âge de 60 ans, après des années de service, le Dr Davignon a ressenti une pression de la part de ses supérieurs pour qu’il prenne sa retraite. On l’écartait de la grille horaire. « Mais j’ai refusé de partir. J’avais la tête dure! Je suis capable de travailler, je veux travailler! » se disait-il à l’époque. Après quelques batailles épiques, il quitte finalement son poste à l’âge de 68 ans, au même moment où le gouvernement du Québec décidait de mettre massivement à la retraite des employés du réseau de la santé.
Alors qu’il partait vers la retraite, le cœur léger en compagnie de sa femme, cette dernière s’éteint d’une crise cardiaque. « À 68 ans, je me suis retrouvé avec la perte de mes liens affectifs et professionnels. J’étais isolé socialement. Quand tu as pris ta retraite, et que tu n’as plus ta femme, t’appelles tes anciens confrères, ils ne te rappellent pas! »
L’Observatoire
La fondation de l’Observatoire lui a en quelque sorte sauvé la vie. En 2000, un de ses amis lui conseille d’aller à l’Institut de gériatrie de Montréal pour se trouver une occupation ou faire du bénévolat. « Arrivé là-bas, je me suis dit : je veux empêcher les gens que je vois dans le corridor de rentrer ici. » Il a eu un choc. Il se rendait compte qu’étant déprimé, mangeant moins, ne prenant plus ses médicaments, ne faisant pas d’exercice, il risquerait l’ACV… et de se retrouver dans le corridor comme tout le monde. D’abord nommé conseiller scientifique, il fonde donc en 2003 avec le Dr Yves Joanette, directeur de la recherche et Jean-Pierre Thouez, géographe, professeur à l’Université de Montréal, l’OVS, une première mondiale.

Le Dr Davignon au travail avec Émilie Dessureault, coordonnatrice de l’OVS
L’Observatoire se veut une boîte à penser. Ici, on ne s’intéresse pas aux cas particuliers. « On parle bien sûr d’âgisme, mais aussi d’euthanasie, de rejet social, de la nouvelle génération de personnes âgées. » L’observatoire fonctionne avec des vigies. Certaines concernent la santé, d’autres le logement, la finance, le droit, la politique ou encore la qualité de vie. L’information est par la suite diffusée via leur site web (http://www.ovs-oas.org/), leur journal Le Gérophare ou par le biais de conférences.
Faire la guerre à l’âgisme
Dr Davignon est formel. Ce qui entretient l’âgisme en premier lieu, ce sont les médias. À son avis, si un journaliste rencontre trois personnes qui vont très bien, il n’y aura pas matière à faire un article. « Quand je regarde les journaux, ça donne l’impression que tout le monde finit en CHLSD, tout le monde se fait ébouillanter, les gens gardent leur couche pendant 15 jours… Mais il y a moins de 3 % des gens qui se retrouvent en CHLSD! 90 % des gens vieillissent bien! » À son avis, on ne parle pas assez des aspects positifs du vieillissement.
« Les personnes âgées coûtent cher, ruinent les plans de pension, sont plus malades que les autres, c’est ce qu’on entend tout le temps », clame André Davignon. « Dès qu’on retrouve un petit vieux en automobile perdu dans le champ, tout le monde se questionne : doit-on permettre aux gens de conduire à 70 ans? Ça ne finit plus, on est toujours attaqué. »
Dans l’optique de faire disparaître les stéréotypes des contenus médiatiques, l’Observatoire identifie l’âgisme dans les médias. Le but est de créer des standards, puis de suggérer des lignes directrices aux médias. Éventuellement, l’idée serait d’intégrer au code d’éthique et de déontologie actuel du Conseil de presse un article dédié à l’abolition de l’âgisme dans les médias.
Les secrets de la longévité
Le Dr Davignon soutient qu’il est scientifiquement prouvé que certains facteurs influent la durée de vie d’une personne, et ce, partout dans le monde. Tout d’abord, il y a l’activité. Il faut être actif et bouger. Ensuite, l’adoption d’une saine alimentation est de mise. Ajoutez à cela un niveau de stress bas et un peu de contact social, vous avez le secret pour vivre vieux! Cette recette semble fonctionner pour le Dr Davignon : « Je suis actif… je n’arrive pu! On a trop d’idées! Mais surtout, on s’amuse beaucoup ici à l’Observatoire. »